mercredi 6 juillet 2011

La tête de Turc.

Un souffre-douleur est une personne (ou un animal) sur qui se concentrent les mauvais traitements, les tracasseries, les plaisanteries cruelles de quelqu’un ou d’un groupe. L’expression tête–de-turc en est le synonyme...

Il est 6h45. J'approche à tous petits pas. Ils sont tous massés devant les grilles. Je reste un peu plus loin. Je préfère attendre. Attendre qu'ils ouvrent. Que tout le monde rentre. Je ne veux pas me mêler à cette foule. J'aperçois pourtant des gens de ma classe. Des garçons. Inoffensifs...eux. Mais "les filles" ne doivent pas être loin. Je remonte mon lourd sac à dos.Je recule un peu. Il est 7h50 ça va sonner. Mon cœur bat toujours plus vite quand approche l'heure. Il va falloir entrer. Tenir toute une journée. Ne pas entendre leurs mots. Ne pas sentir leurs coups. Essayer de ne pas pleurer. Ne surtout pas leur donner mes larmes. Elles seraient...trop contentes.
Un son strident retentit. Une longue plainte déchire cette morne matinée grise. Je n'ai pas toujours trouvé la sonnerie aussi sinistre. L'année dernière, je me pressais moi aussi dans cette foule. Heureuse de retrouver mes amies. Échangeant les potins de la veille. Louchant sur les plus âgées, maquillée, fardées. J'étais encore en 5e. Tout était beau. j'avais encore une vie. Et puis cette rentrée en 4e. Nouvelle classe. Nouveaux visages. Et puis l'escalade. D'abord les moqueries, puis très vite les insultes. Je me réfugiais chose nouvelle dans les livres. Ne pas entendre, ne pas voir. Je pensais qu'ils se lasseraient.  Ce n'était que le début. Une canine perdue on ne sait comment lors d'un entrainement de volley. Mon sac retrouvé dans les poubelles rempli d’œufs pourris. Mes vêtements disparus des vestiaires. Les gifles un jour dans les toilettes. Puis le lendemain aussi. Et le lendemain encore.Et puis un jour sans crier gare la poussée dans l'escalier. Cette sensation de perte, de chute irrémédiable. Interminable.Le bras cassé. Les questions. Les questions auxquelles je n'ai pu répondre.
Je passe les grilles. Je remonte l'allée centrale. Elles sont là. Et elles m'ont vue. Je fonce vers les toilettes. Mon sac battant lourdement contre mon dos. Je rentre. Les lieux sont déserts. J'ouvre mon sac. A l'intérieur? La lourde machette de mon père. Celle qu'il utilise pour trancher le cou des poulets. Une belle lame bien tranchante. Je serre le manche très fermement. Surtout ne pas trembler. La porte s'ouvre en grinçant doucement et...Une femme vêtue d'une blouse bleue se tient devant moi! Elle me demande ce que je fais là. me dis que les cours vont commencer. Elle est gentille. Elle me sourit. Je referme le sac. Je sors. Je tourne le dos aux bâtiment scolaires et d'un pas désormais décidé. Je me dirige vers le bureau du directeur.
Il est 9h. Le cours de français va commencer. Mais nous ne nous pressons pas. Ma copine, une rousse incendiaire, me parle d'un groupe que je ne connais pas. Ils sont suédois. Elle chante: -I'm a Barbie girl... Elle me fait rire. Mes autres camarades rigolent. Ils connaissent la chanson. Je rigole aussi. Nous croisons une autre classe qui attend devant sa salle. Les garçons se chamaillent. "Les filles" alignées me regardent passer. Une étincelle de malveillance brille dans leurs prunelles. Mais je soutient leur regard. Je marche tête haute. Tranquillement vers ma salle avec ma nouvelle classe.

14 commentaires:

  1. Whou...C'est dur...Je n'ai jamais été réellement confrontée à ça. Des moqueries, oui. Une fois prise pour tête de turc, je me suis battue...enfin, fait battre! J'ai été aidée par des copains, la bande de filles ne m'a plus jamais regardé. J'imagine en tout cas le désarroi, la vulnérabilité, le desepoir en lisant ces lignes. Ce qui ne tue pas rend plus fort? On sens dans le dernier paragraphe que tu as pris le dessus. Le directeur qui t' a aidé?

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  2. Oui "c'était" dur. Surtout quand tu ne comprends pas le pourquoi de la chose. Le directeur ne m'a aidé que quand je lui ai montré la machette. Ils m'ont changé de classe dans la semaine. Je pense que si j'avais été une mauvaise élève il m'aurait virée de l'établissement. Mais bon...

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  3. Ce que tu exprimes ici est si triste...et si bien écrit ! On se sent le revivre avec toi. Quelle tristesse, je suis désolée que tu aies pu être confrontée à ça, c'est terrible, surtout que comme tu dis, le pire c'est qu'il n'y a vraisemblablement même pas de raison particulière. Merci en tout cas pour ce très bon texte, très agréable à lire, bises

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  4. Merci pour tes mots. Encore aujourd'hui j'y repense. Et quand j'entends ce qui se passe dans l'actualité cela me glace d'horreur. Au moins le pire à été évité pour moi.

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  5. Un très beau texte, très dur...
    Et en te lisant, la question lancinante... : "pourquoi n'en a t'elle pas parlé à ses parents ? à un frère, une soeur ? quelqu'un de la famille ?".
    Très difficile à vivre ce genre de situation, et les dérapages qui peuvent y donner suite...
    Merci de nous avoir raconté cela...

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    1. Je ne trouvais pas les mots! La honte la peur tout ça réuni associé à mon jeune age...

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  6. C'est très dur ce que tu nous racontes surtout que tu le fais bien. Merci pour ce partage et ce texte qui n'a pas dû être facile à écrire.

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    1. Mon blog c'est ma thérapie! Pouvoir partager avec vous ces choses qui encore aujourd'hui pèsent sur mon coeur c'est pas facile mais ça me libère!

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  7. J'ai des frissons partout en te lisant... C'est très touchant et comme je te comprends..ca remonte des choses.. vite tout enfouir c'est du passé..depuis beaucoup d'eau a coulé sous les ponts et les années qui ont suivies ont été heureusement beaucoup plus clementes..

    c'est bien d'en avoir parlé.. pour nos enfants, pour les enfants des autres, ...

    MERCI

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    1. J'espère que si des parents me lisent ils sauront voir ce que mes parents n'ont pas vu! Mais comment réagir face à ça?

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  8. eh ben dite donc! Gloups!
    Je n'étais pas bien vu dans ma classe en collège (les 2 "cheftaine" de bande ne me supportais pas, faut dire, fille de prof, qui parle aux adultes, j'étais forcément une traitresse...) mais ça n'a pas été plus loin qu'une "mise à l'écart" avec personne qui te parle, ou presque, par peur d'être mis aux bancs eux aussi. Là, ça fait carrément peur ce que tu racontes.

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    1. Et pourtant c'est la vérité. C'est curieux, je me suis sentie obliger d'en parler car la veille j'avais croisé par erreur un ancien bourreau. La fille est devenue conductrice de bus dans ma ville! Je monte a bord elle me sourit et me dit: bonjour r...
      Si elle connait mon prénom c'est que je la connais. Je lui dis bonjour sans la reconnaitre. Je m'assois et tout me revient d'un coup! Je suis descendue à l'arrêt suivant pleine d'une rage que je croyais apaisée depuis longtemps!

      J'avais encore en moi ces pulsions violentes!

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  9. Olala pas cool du tout ce que tu as traversé...Heureusement tu as (ainsi que le directeur) trouvé une solution

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  10. C'est une chose qui me faisait encore très recemment pleurer quand j'en parlais. Une blessure très profonde, l'intégralité d'un établissement scolaire, des 6e aux 3e, qui me connaissaient de vue et me narguaient, me harcelaient dès qu'ils me croisaient. Mes parents, dans leurs propres problèmes jusqu'au cou, sourds à mes plaintes et à ma demande de changer de collège... Puis un déménagement imprévu, ô combien salvateur !!! Pour découvrir une nouvelle région et de nouveaux gens à la rentrée en 3e : l'impression d'avoir changé de monde !
    Ça n'est jamais allé jusqu'à la violence physique (incroyable!!) comme toi mais nous avons en commun cette incompréhension (pourquoi moi ?!) et cette crainte, tous les matins (et tous les midis pour moi qui ne mangeait pas a la cantine) de passer devant ce rassemblement de bourreaux, a l'entrée...

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